Un oiseau que l’Europe avait effacé de son ciel
L’ibis chauve est un grand oiseau noir aux reflets vert et pourpre, avec une tête rouge dénudée, une huppe de plumes hirsutes et un long bec rouge recourbé. Il nichait autrefois partout dans les Alpes. On l’a chassé jusqu’au dernier, et il y a environ quatre siècles il s’est éteint chez nous. Il n’a survécu à l’état sauvage qu’au Maroc, dans le parc national de Souss-Massa.
Le ramener n’est pas qu’une affaire de volières. C’est un migrateur, et chez lui la route du sud ne s’apprend pas dans les gènes : elle se transmet des adultes aux jeunes, lors du premier voyage. Des oiseaux nés en captivité ne la connaissent pas. Lâchés tels quels, ils ne passent pas l’hiver.
Deux mères adoptives et un ULM
L’équipe autrichienne Waldrappteam, fondée par le biologiste Johannes Fritz, a donc inventé la migration guidée. Deux jeunes femmes deviennent les mères adoptives de la nichée : douze heures par jour avec les poussins dès l’éclosion, jusqu’à ce que les oiseaux les reconnaissent comme leur mère. Puis elles prennent place dans un ULM, elles appellent, et la troupe décolle derrière elles.
Le 19 août 2025, vingt-neuf jeunes ibis sont partis de Bavière pour la Catalogne : environ 1 400 km, 42 jours, onze escales. Dont trois jours en France, sur l’aérodrome de Thise, près de Besançon, du 9 au 11 septembre, avant Lons-le-Saunier et Pérouges. Le convoi passe désormais par la Franche-Comté parce que l’automne est devenu trop chaud au-dessus des Alpes : il n’y a plus assez d’air ascendant pour porter les oiseaux vers l’Italie. Cette route a été ouverte par un oiseau, Ingrid, qui l’avait prise seul.
323 ibis, et un seuil franchi
Le bilan 2025 est le plus beau depuis le début du projet. La population européenne est passée de 280 à 323 individus, une hausse de 15,4 pour cent, et elle franchit pour la première fois le seuil d’une population potentiellement capable de se maintenir seule. Depuis 2012, 509 poussins sont nés dans les colonies et 433 ont pris leur envol, soit 85 pour cent de survie. Autre signe encourageant : les oiseaux nichent de plus en plus en dehors des colonies installées, sur des bâtiments, des tours, des arbres, parfois même un vieux nid de cigogne.
Et il y a cette histoire, en mai 2025 : une femelle qu’ils avaient appelée Dr. Saurier est remontée seule d’Andalousie jusqu’au lac de Constance. Elle a retrouvé à Überlingen ses deux mères adoptives, Barbara Steininger et Helena Wehner. Espi l’a rejointe en septembre. La preuve que la nouvelle route tient, et que les oiseaux la mémorisent.
Ce qu’il faut nuancer
Le 6 novembre 2025, Dr. Saurier et Espi sont mortes en Espagne, à environ 120 km au sud-est de Madrid, probablement sous les serres d’un grand-duc. La migration guidée de l’année a été l’une des plus difficiles du projet : un été pluvieux et venteux, un entraînement écourté, des oiseaux qui suivaient mal l’appareil, et une grande partie du trajet finalement faite en caisses de transport, avec des vols d’orientation à chaque escale.
À l’automne 2025, 109 oiseaux ont migré seuls et 47 ont eu besoin d’une aide humaine : trois sur dix ne savent toujours pas partir sans nous. Sur l’année, 96 sont morts, soit 34 pour cent de la population de début d’année, souvent électrocutés sur une ligne moyenne tension ou abattus au fusil, principalement en Italie. C’est pourtant le taux de mortalité le plus bas jamais enregistré par le projet, et 182 pylônes dangereux ont été sécurisés en Autriche. Ça avance lentement, mais ça avance.
Questions fréquentes
Pourquoi l'ibis chauve avait-il disparu d'Europe ?
Il a été chassé jusqu'au dernier. Sa chair était recherchée et l'oiseau, qui niche à découvert sur des parois, était facile à prélever. Il s'est éteint en Europe il y a environ quatre siècles et n'a survécu à l'état sauvage qu'au Maroc, dans le parc national de Souss-Massa.
Pourquoi faut-il un ULM pour lui réapprendre à migrer ?
Chez cette espèce, la route de migration n'est pas inscrite dans les gènes : elle se transmet des adultes aux jeunes lors du premier voyage. Des oiseaux nés en volière n'ont personne pour la leur montrer. Deux mères adoptives humaines élèvent donc la nichée, puis montent dans un ULM et appellent les oiseaux, qui les suivent jusqu'au sud.
Combien reste-t-il d'ibis chauves en Europe aujourd'hui ?
La population européenne réintroduite est passée de 280 à 323 individus en 2025, soit une hausse de 15,4 pour cent. C'est la première fois qu'elle franchit le seuil d'une population potentiellement capable de se maintenir seule. Depuis 2012, 509 poussins sont nés dans les colonies et 433 ont pris leur envol.